Quand on demande à une personne bilingue quelle est sa langue maternelle, la réponse devrait être simple. Pourtant, pour beaucoup, elle ne l'est pas du tout.
Quelle langue choisir quand on a grandi avec une langue à la maison et une autre à l'école ? Quand certains souvenirs existent dans une langue, certaines émotions dans une autre ? Quand on compte spontanément dans l'une, qu'on rêve parfois dans l'autre et qu'on ne connaît même pas le nom de certains objets du quotidien dans sa supposée « langue maternelle » ?
Et surtout, comment répondre quand on a parfois l'impression étrange de ne parler parfaitement aucune des deux ?
C'est une réalité du bilinguisme dont on parle finalement assez peu.
Être bilingue ne signifie pas avoir deux langues identiques
Nous avons tendance à imaginer le bilinguisme comme deux monolingues réunis dans une même personne, comme s'il fallait parler chacune de ses langues exactement comme quelqu'un qui n'en aurait qu'une.
Mais ce n'est généralement pas ainsi que le bilinguisme se construit.
Nos langues se développent en fonction de ce que nous vivons avec elles.
Un enfant peut parler espagnol avec ses parents, français à l'école et anglais avec certains amis. Il connaîtra peut-être parfaitement le vocabulaire de la cuisine familiale en espagnole, mais pas celui des mathématiques. Il saura expliquer une règle de grammaire en français, mais aura du mal à raconter un souvenir d'enfance dans cette même langue.
Plus tard, devenu adulte, il pourra travailler exclusivement en français et continuer à parler espagnol avec sa famille. Son vocabulaire évoluera encore. Ses langues ne seront pas des copies l'une de l'autre. Elles seront complémentaires.
« Je connais ce mot… mais pas dans cette langue »
C'est probablement l'une des expériences les plus familières aux personnes multilingues.
Vous connaissez parfaitement un concept. Vous savez exactement ce que vous voulez dire. Mais le mot qui arrive dans votre tête appartient… à l'autre langue.
Parfois, c'est encore plus étrange : vous réalisez que vous n'avez jamais appris ce mot dans l'autre langue, tout simplement parce que vous n'avez jamais eu besoin de l'utiliser dans ce contexte.
Cela peut donner l'impression d'avoir des « trous » dans chacune de ses langues. Pourtant, si l'on considère l'ensemble du répertoire linguistique de la personne, la connaissance est bien là.
Et puis il y a l'accent
L'accent peut renforcer ce sentiment. Une personne peut être considérée comme « française » lorsqu'elle parle anglais et comme « anglophone » lorsqu'elle parle français. Dans les deux langues, quelqu'un finit par lui demander : « Mais tu viens d'où, en fait ? »
Pour certains bilingues, cette question est anodine. Pour d'autres, répétée pendant des années, elle finit par créer cette impression d'être toujours légèrement à l'extérieur : jamais complètement d'ici, jamais complètement de là-bas.
La langue n'est alors plus seulement une compétence. Elle touche à l'appartenance.
Le piège de la perfection
Le problème vient aussi de la manière dont nous évaluons le bilinguisme. On remarque immédiatement un accent, une faute grammaticale ou un mot oublié. On remarque beaucoup moins facilement ce que le cerveau bilingue sait faire :
- Passer d'un système linguistique à l'autre
- Comprendre des références culturelles différentes
- Adapter sa façon de parler selon son interlocuteur
- Naviguer entre plusieurs univers familiaux et sociaux
- Comprendre une blague impossible à traduire
- Sentir qu'une phrase « sonne mieux » dans une langue sans forcément pouvoir expliquer pourquoi
Le bilinguisme n'est donc pas nécessairement la maîtrise parfaitement symétrique de deux langues. C'est aussi la capacité de vivre avec plusieurs langues.
Ce sentiment de « ne jamais être assez »
Derrière le « je ne parle correctement aucune langue », il y a parfois autre chose.
La comparaison omniprésente avec le cousin qui parle « mieux ».
Avec les enfants restés dans le pays.
Avec le parent qui corrige.
Avec le professeur qui remarque l'accent.
Avec les monolingues qui maîtrisent un vocabulaire que l'on n'utilise jamais.
À force, certaines personnes finissent par considérer leurs compétences à travers ce qui leur manque plutôt qu'à travers tout ce qu'elles possèdent. Et c'est précisément là que notre regard sur le bilinguisme peut changer.
Pour nos enfants : changer la définition de la réussite
Lorsqu'on élève un enfant avec plusieurs langues, il est tentant de chercher l'équilibre parfait : 50 % français, 50 % espagnol ou autre, le même vocabulaire, le même accent, la même aisance. Mais la vie fonctionne rarement ainsi.
Il y aura probablement une langue dominante à certaines périodes. Puis peut-être une autre. Une langue sera celle de l'école. Une autre celle des grands-parents. Une langue servira à lire, une autre à se disputer avec son frère ou sa sœur, une autre encore à dire « je t'aime ».
Et ces équilibres pourront changer toute la vie.
Alors peut-être que la question n'est pas : « Est-ce que je parle parfaitement mes deux langues ? »
Mais plutôt : « À combien de mondes mes langues me permettent-elles d'appartenir ? »
Et quand on regarde le bilinguisme ainsi, ce qui pouvait sembler être une imperfection devient précisément ce qui en fait toute la richesse.
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Soutenir le bilinguisme de votre enfant au quotidien
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- Le guide sur le bilinguisme en famille : un guide pratique pour comprendre comment fonctionne le bilinguisme chez l'enfant et comment l'accompagner au mieux au quotidien.
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